Un royaume au bord de l’effondrement : la route vers le Septembre noir 1970 en Jordanie

À la fin des années 1960, le Royaume hachémite de Jordanie abritait en son sein la plus grande concentration de réfugiés palestiniens du monde arabe. La Nakba de 1948 avait chassé des centaines de milliers de personnes au-delà du Jourdain, et la guerre de 1967 avait ajouté une deuxième vague. Parmi eux — et issus des camps devenus des villes d’exil — une génération de combattants avait émergé. Les fedayeen palestiniens, organisés en factions unies sous la bannière de l’Organisation de libération de la Palestine, opéraient depuis le territoire jordanien avec une autonomie croissante, menaient des raids transfrontaliers en territoire contrôlé par Israël et, surtout, fonctionnaient comme une autorité parallèle à l’intérieur même de la Jordanie.

Pour le roi Hussein, cela représentait un défi existentiel à son règne. Les factions armées de l’OLP collectaient les impôts, contrôlaient les points de passage et circulaient armées dans les villes jordaniennes. Les affrontements entre fedayeen et l’armée jordanienne s’étaient intensifiés en 1968 et 1969, entrecoupés de cessez-le-feu fragiles. À l’été 1970, le royaume gouvernait, de fait, deux souverainetés rivales.

Dawson’s Field et le déclencheur de la guerre

La provocation immédiate est venue en début septembre 1970 quand le Front populaire pour la libération de la Palestine a mené une série de détournements d’avions spectaculaires, redirigeant plusieurs vols internationaux vers une piste aérienne isolée de Jordanie que le FPLP appelait Revolution Airport — connu internationalement sous le nom de Dawson’s Field, dans le désert jordanien au nord-est d’Amman. Trois avions et leurs centaines de passagers ont été retenus pendant des jours avant que les avions ne soient spectaculairement détruits le 12 septembre, après l’évacuation de la plupart des passagers. Le FPLP cherchait à échanger les otages restants contre des prisonniers palestiniens détenus dans des prisons européennes et en Israël.

Les détournements ont soumis Hussein à une énorme pression — des gouvernements occidentaux, de son propre commandement militaire, et de ceux en Jordanie qui considéraient l’autonomie des fedayeen comme intolérable. Le 15 septembre, Hussein a déclaré la loi martiale et nommé un gouvernement militaire. Le lendemain, son armée s’est attaquée aux positions armées palestiniennes à travers le pays.

La violence de septembre : ampleur et coût humain

Ce qui a suivi a été une campagne militaire soutenue d’une intensité dévastatrice. Les unités blindées jordaniennes ont bombardé les camps de réfugiés palestiniens et les bastions des fedayeen dans et autour d’Amman, Irbid, Zarqa et d’autres villes. Les camps — déjà densément peuplés, déjà pauvres — ont supporté le poids des tirs d’artillerie et des combats urbains. Les civils palestiniens n’avaient pas de frontière à franchir, pas de corridor sûr à suivre. Ils étaient pris entre des factions armées et une armée d’État qui ne faisait pas de distinction nette entre combattant et réfugié.

Le bilan scientifique des pertes est sombre. Yezid Sayigh, dans son ouvrage de référence Armed Struggle and the Search for State: The Palestinian National Movement, 1949–1993, estime que entre 3 000 et 5 000 personnes ont été tuées pendant les combats, la grande majorité étant palestinienne. Le chiffre comprend des combattants, mais aussi des civils dans les camps. L’analyse de Sayigh, fondée sur des entretiens et des recherches documentaires rassemblés au cours des années, reste la reconstruction savante la plus détaillée de l’histoire militaire du mouvement national palestinien, et son traitement du Septembre noir constitue le point de référence essentiel.

Le monde arabe a regardé avec une profonde inquiétude. Des unités blindées syriennes ont brièvement traversé la Jordanie dans une tentative de soutien aux fedayeen, mais se sont retirées sous la pression aérienne jordanienne et la menace implicite d’intervention israélienne. Aucun État arabe n’a secouru l’OLP. La solidarité panarabiste qui avait animé l’appel populaire des fedayeen s’est avérée largement rhétorique dans le creuset de septembre 1970. Le président égyptien Gamal Abdel Nasser a négocié un cessez-le-feu au Caire le 27 septembre — un jour avant sa mort d’une crise cardiaque.

Expulsion, relocalisation et l’ombre sur le Liban

Les combats de septembre n’ont pas mis fin immédiatement aux opérations de l’OLP en Jordanie, mais ont brisé l’épine dorsale organisationnelle des fedayeen dans le royaume. Des mois d’affrontements continus ont culminé en juillet 1971 quand les forces jordaniennes ont chassé les dernières unités de l’OLP de leurs bastions de la forêt d’Ajloun. L’infrastructure militaire de l’OLP en Jordanie était terminée.

L’organisation s’est relocalisée, en grande partie, au Liban — un pays dont le propre pacte sectaire fragile et l’État central faible le rendaient, comme la Jordanie l’avait semblé autrefois, une base viable. L’Institut d’études palestiniennes, qui a documenté en profondeur l’histoire politique palestinienne au cours des décennies, a retracé comment le chapitre libanais de l’OLP s’est développé directement des ruines de celui jordanien. Ce qui a été établi au Liban au cours des années 1970 — la présence armée, les structures quasi gouvernementales, les camps de réfugiés comme base politique — se terminerait à son tour par l’invasion israélienne de 1982 et une deuxième expulsion, plus importante.

Le nom que les Palestiniens ont donné à l’unité d’opérations clandestines qui a émergé du traumatisme de septembre 1970 — Septembre noir, l’organisation responsable de l’attaque de Munich en 1972 — portait le chagrin de cet événement en lui. C’était un acte de nomination : un refus de laisser un mois de tueries sans marque, même en l’absence de tout jugement international.

Ce que le Septembre noir révèle sur l’apatridie palestinienne

Le Septembre noir 1970 en Jordanie n’est pas une note de bas de page. C’est un tournant. Il démontre ce que l’apatridie palestinienne rendait structurellement inévitable : que les mouvements armés palestiniens, expulsés d’un territoire, se reconstitueraient dans un autre, dépendant toujours de la tolérance des États hôtes dont les intérêts propres pouvaient changer. Chaque expulsion — de Palestine-Israël en 1948, de Jordanie en 1970-71, du Liban en 1982 — a comprimé davantage la vie politique palestinienne, a dépouillé la capacité organisationnelle, et a imposé de nouveaux cycles de perte aux communautés vivant déjà avec la dépossession.

La bourse de Yezid Sayigh encadre ceci non pas comme une série d’accidents mais comme la conséquence logique d’un mouvement tentant de construire une capacité d’État révolutionnaire sans territoire souverain. Le mouvement national palestinien, d’Amman à Beyrouth à Tunis, opérait toujours à l’intérieur des contraintes politiques des autres. Septembre 1970 a montré, avec une clarté meurtrière, comment ces contraintes pouvaient se resserrer.

Sources

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