Un droit réduit à une procédure — puis supprimé
En vertu de la quatrième Convention de Genève, le droit des familles de maintenir le contact avec les proches détenus est une protection fondamentale. Pour les familles palestiniennes, ce droit a été systématiquement converti en une épreuve bureaucratique — permis, files d’attente de coordination, fouilles au corps, vitres de séparation — et pour les familles des prisonniers de Gaza, il a été entièrement éliminé. Depuis octobre 2023, toutes les visites familiales aux prisonniers palestiniens détenus en provenance de Gaza ont été suspendues, coupant l’un des derniers liens reliant les Palestiniens détenus à ceux qui les aiment.
La suspension n’est pas nouvelle dans sa logique. Entre 2007 et 2012, Israël a imposé une interdiction similaire et généralisée des visites familiales pour les prisonniers de Gaza suite à la capture du soldat israélien Gilad Shalit. Le CICR, qui coordonne les visites familiales des détenus palestiniens selon le cadre des Conventions de Genève de 1949, s’est vu interdire de faciliter ces visites pendant toute cette période. Selon la documentation du CICR sur Israël et les Territoires occupés, les visites familiales représentent l’une des principales activités de protection de l’organisation dans la région. Leur suspension — d’abord pendant cinq ans, et à présent à nouveau indéfiniment — prive les familles de Gaza de toute confirmation physique ou même visuelle que leurs proches sont vivants et indemnes.
Ce que représente le voyage en Cisjordanie
Pour les familles en Cisjordanie, les visites ont techniquement continué — mais le voyage requis pour atteindre un rendez-vous de 45 minutes à travers une vitre de séparation ressemble peu à ce que la loi conçoit comme un contact familial humain.
Les prisonniers palestiniens originaires de Cisjordanie sont détenus dans des établissements situés à l’intérieur d’Israël, notamment les prisons de Nafha, Ketziot, Megiddo et Ramon — toutes situées au-delà de la barrière de séparation et, dans de nombreux cas, à des heures de tout centre de population palestinien. Addameer Prisoner Support and Human Rights Association a documenté les obstacles structurels auxquels les familles font face : elles doivent obtenir des permis individuels délivrés par l’armée pour entrer en Israël, un processus qui peut être refusé sans explication. Les parents âgés, les jeunes enfants et les conjoints se voient fréquemment refuser des permis pour des raisons de sécurité vagues. Lorsque les permis sont approuvés, le voyage implique des points de contrôle, des départs tôt le matin et des heures d’attente — le tout pour s’asseoir de l’autre côté d’une vitre épaisse et parler par un combiné téléphonique pendant moins d’une heure.
HaMoked: Center for the Defence of the Individual a plaidé des dizaines de cas dans lesquels des membres de la famille se sont vu refuser des permis, notamment des cas impliquant des parents de prisonniers gravement malades et des conjoints de détenus administratifs détenus sans accusation ni procès. Le travail de casework de HaMoked illustre comment les refus de permis ne sont pas des exceptions — ce sont des instruments courants de séparation.
B’Tselem a en outre documenté que les prisonniers palestiniens détenus dans des établissements israéliens le sont en violation de l’article 76 de la quatrième Convention de Genève, qui exige que les résidents détenus d’un territoire occupé soient détenus dans ce territoire — précisément pour que le contact familial puisse être maintenu. Le transfert de prisonniers en Israël proprement dit n’est pas un désagrément bureaucratique : c’est une violation juridique dont la conséquence humaine directe est la rupture des liens familiaux.
Les familles de Gaza : des années de silence
La situation des familles de Gaza est catégoriquement plus grave. Même avant octobre 2023, les familles de Gaza faisaient face à des obstacles quasi impossibles. Le blocus d’Israël, imposé en 2007, a restreint les mouvements hors de Gaza aux cas humanitaires extrêmes. Les visites coordonnées par le CICR — le seul mécanisme par lequel les familles de Gaza pouvaient voir leurs proches emprisonnés — étaient déjà limitées et irrégulières.
Depuis le 7 octobre 2023, ces visites ont complètement cessé. Le CICR a publiquement exprimé ses préoccupations concernant le manque d’accès aux détenus et a appelé les autorités israéliennes à lui permettre de remplir son mandat selon le droit international humanitaire. Les familles à Gaza — dont beaucoup sont elles-mêmes déplacées, s’abritant dans des tentes ou des bâtiments endommagés — n’ont aucun moyen de confirmer si leur proche emprisonné est vivant, blessé ou dans quel établissement il est détenu. Addameer a soulevé une alarme particulière sur les conditions auxquelles font face les prisonniers transférés vers des établissements de détention israéliens dans le contexte des opérations d’arrestation massive après le 7 octobre 2023, où des abus documentés et le déni de conseil juridique ont été signalés.
Le poids humain de la séparation bureaucratique
Ce que le système de permis, la vitre de séparation et les politiques de suspension partagent, c’est une fonction : ils transforment une relation humaine protégée en un privilège conditionnel, révocable à volonté. Les enfants grandissent sans connaître le visage d’un parent sauf à travers des photographies. Les mères âgées demandent des permis année après année. Une visite de 45 minutes — assis de part et d’autre du verre, les voix transmises par téléphone — devient le centre du calendrier d’une famille et son moment le plus douloureux.
Addameer estime qu’à tout moment, des milliers de Palestiniens sont détenus dans les prisons israéliennes. Chacun a une famille de l’autre côté d’un mur bureaucratique que la loi était censée — et a échoué — à empêcher.
Sources
- CICR — Israël et les Territoires occupés : documentation sur les activités et le mandat
- Addameer Prisoner Support and Human Rights Association — statistiques sur les prisonniers et documentation sur les visites familiales
- HaMoked: Center for the Defence of the Individual — litiges en matière de refus de permis et casework
- B’Tselem — documentation sur le transfert de prisonniers palestiniens en territoire israélien en violation de l’article 76, quatrième Convention de Genève
- CICR, Conventions de Genève (1949), quatrième Convention de Genève, articles 76 et 116 (correspondance familiale et visites)