Jaffa avant le départ forcé : une ville construite sur les agrumes et la mer

Au printemps 1948, Jaffa était le cœur culturel et commercial de la vie arabe palestinienne. Son port avait pendant des générations exporté la célèbre orange shamouti — l’orange de Jaffa — vers les marchés d’Europe. Ses rues accueillaient des journaux, des banques, des cinémas et des cafés. Le Comité spécial des Nations unies sur la Palestine estimait la population arabe de la ville à environ 70 000 habitants à la veille de la guerre. Comme le documente Walid Khalidi dans son ouvrage fondateur pour l’Institut d’études palestiniennes, Jaffa était l’une des villes arabes palestiniennes les plus densément peuplées et les plus développées économiquement — un lieu dont le nom, dans l’esprit de ses habitants, était inséparable du parfum des fleurs d’oranger et du bruit de la mer.

Ce qui s’est passé dans cette ville entre avril et mai 1948 n’a pas été une dispersion graduelle. C’était un effondrement — soudain, violent et irréversible.

L’attaque de l’Irgun sur Manshiyya et le bombardement du Jaffa civil

Le quartier de Manshiyya se trouvait au bord nord de Jaffa, contigu à la ville juive de Tel Aviv. C’est à partir de cette jonction que s’est abattue la riposte la plus dévastatrice. À partir du 25 avril 1948, l’Irgun — l’organisation paramilitaire sioniste commandée par Menachem Begin — a lancé un assaut soutenu sur Manshiyya. Des tirs de mortier et d’artillerie ont été dirigés non seulement vers des positions défensives mais aussi dans les rues résidentielles densément peuplées. Adam LeBor, dans City of Oranges: Arabs and Jews in Jaffa (2006), reconstitue la terreur de ces jours : des familles s’abritant dans les salles du rez-de-chaussée tandis que les obus tombaient sur le quartier, les morts laissés dans les décombres, les vivants fuyant vers le port ou vers le sud le long de la route côtière.

L’assaut sur Manshiyya faisait partie d’une opération de l’Irgun plus large que les historiens militaires israéliens, notamment Benny Morris dans 1948: A History of the First Arab-Israeli War, reconnaissent comme ayant impliqué une pression psychologique délibérée sur la population civile. Des obus de mortier ont été tirés sur les zones de marché et les quartiers résidentiels de Jaffa. Les archives de la Commission de conciliation des Nations unies pour la Palestine, conservées à UNISPAL, contiennent des rapports contemporains documentant la panique produite par le bombardement et l’effondrement de toute défense arabe organisée de la ville.

La fuite depuis le port de Jaffa : bateaux, corps et la mer ouverte

À mesure que le bombardement s’intensifiait, la population de Jaffa se dirigeait vers la seule sortie qui restait ouverte : le port. Ce qui a suivi a été l’une des scènes les plus déchirantes de la Nakba palestinienne. Des dizaines de milliers de personnes — les personnes âgées, les mères avec des nourrissons, les familles portant tout ce qu’elles pouvaient soulever — ont convergé vers le front de mer. Des bateaux de toutes tailles, y compris de petits navires de pêche totalement inadéquats pour la Méditerranée ouverte, ont été chargés bien au-delà de toute capacité sécuritaire.

Le récit de LeBor dans City of Oranges s’appuie sur le témoignage des survivants et des témoins contemporains pour décrire le chaos sur le quai : des gens tombant à l’eau, des bateaux tellement surchargés que les bastingages dégageaient à peine la surface de la mer, la négociation désespérée du passage. Certains navires se sont dirigés vers le nord vers Acre ; d’autres ont tourné vers le sud vers Gaza ou l’Égypte. De nombreux passagers n’avaient jamais quitté Jaffa de leur vie. Ils l’ont quittée maintenant sans aucune certitude du lieu où ils accosteraient ou s’ils pourraient un jour revenir.

L’organisation Zochrot, qui documente la mémoire de la Nakba et la géographie des localités palestiniennes détruites et dépopulées, a enregistré des témoignages de descendants des personnes déplacées de Jaffa concernant la fuite du port — préservant la mémoire spatiale et humaine d’un départ qui n’était pas censé être permanent. Leur documentation sur Jaffa est accessible via zochrot.org.

De 70 000 à 4 000 : l’arithmétique de l’effacement

Quand les forces israéliennes ont formellement pénétré à Jaffa le 13 mai 1948 — un jour avant la déclaration de l’État d’Israël — la ville qui avait abrité environ 70 000 Arabes palestiniens n’abritait plus qu’environ 3 000 à 4 000 personnes estimées. Les recherches de Walid Khalidi, publiées par l’Institut d’études palestiniennes, placent Jaffa parmi les sites les plus importants de déplacement palestinien pendant la guerre de 1948. Les Palestiniens restants ont été confinés au quartier d’Ajami sous administration militaire, leurs mouvements restreints, leurs biens assujettis à la Loi sur les biens de résidents absents que le nouvel État israélien adopterait en 1950 — une loi qui transférait les actifs de ceux qui avaient fui ou avaient été chassés aux mains de l’État et du Fonds national juif.

Les vergers d’orangers en dehors de la ville, les entrepôts du port, les maisons familiales de Manshiyya, Jabaliyya et Nuzha — tout est passé hors des mains palestiniennes en quelques mois. Le port qui avait donné l’orange de Jaffa au monde est devenu silencieux en tant que lieu palestinien.

La mémoire, le déni et l’importance continue de Jaffa 1948

L’exode palestinien de Jaffa n’a pas eu lieu dans un vide de chaos ou de prise de décision volontaire. La documentation contemporaine de la Commission de conciliation des Nations unies, l’analyse historique de Khalidi et la reconstitution granulaire de LeBor établissent ensemble une séquence claire : assaut militaire, bombardement délibéré de quartiers civils, terreur de masse et fuite. La question de savoir si les résidents s’attendaient à revenir — et ont été empêchés de le faire — se situe au cœur de la question des réfugiés palestiniens que l’Assemblée générale des Nations unies a abordée dans la Résolution 194 (décembre 1948), qui affirmait le droit des réfugiés souhaitant retourner à leurs foyers de le faire dès que possible.

Pour les familles palestiniennes maintenant dispersées à Gaza, en Jordanie, au Liban et dans la diaspora, Jaffa n’est pas une note historique. C’est une adresse perdue — des rues spécifiques, des maisons spécifiques, des orangers spécifiques — qui a été transmise de génération en génération comme blessure et témoignage.

Sources

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